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« Je ne suis qu’un artisan, pas un artiste » Albert Gilles (1895-1979)

Les œuvres en métal repoussé d’Albert Gilles qui se retrouvent à la cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption de Moncton partagent l’humilité de leur « artisan ». Par la subtilité de leur emplacement et le ton de leurs couleurs, elles ont l’air de dire : « Nous ne sommes que des ornements, pas des œuvres d’art ». En effet, ces œuvres ont tellement su s’intégrer dans le décor de la cathédrale que leur origine a été oubliée avec l’usure du temps. Pourtant, quand on réalise la richesse des détails de ces plaques de métal, on comprend qu’elles ont une valeur trop importante pour rester inconnues. Ainsi, le centre d’interprétation MR21 de la cathédrale de Moncton retisse des liens avec le musée Cuivres d’Art Albert Gilles, au Québec. Trois générations de Gilles y conservent encore aujourd’hui l’héritage artistique de ce cet homme né à Paris qui vint faire sa vie en Amérique. Décorateur et orfèvre spécialiste du repoussé, artisan ou artiste selon la perspective, Gilles donna à la cathédrale l’Assomption les seize bas-reliefs de la table de communion, les huit plaques du baptistère ainsi que son couvercle, la lampe centrale du sanctuaire et probablement plusieurs autres objets impossibles à identifier avec certitude. Voyons en quoi ces œuvres témoignent d’un savoir-faire exceptionnel.


Photo 2 Scène de Jésus qui marche sur l eau plaque en cuivre de la série Christorama

En orfèvrerie, la technique du repoussé consiste à faire ressortir un motif sur l’avant d’une feuille de métal en appliquant une pression - parfois à froid, parfois à chaud - sur l’arrière à l’aide de divers outils. La feuille de métal peut être travaillée sans support, ou sur une surface spécialisée qui offre une certaine résistance, mais pas trop. Pratiquée sur des métaux malléables comme l’or, l’argent ou le cuivre, cette technique peut être combinée à d’autres pour créer une multitude d’objets esthétiques ou usuels. Parmi ces autres techniques, le repoussé est à ne pas confondre avec le repoussage, qui se pratique – comme la poterie - sur un métal en rotation. Par lui-même, le repoussé est strictement manuel et ne retire aucun matériel de la pièce travaillée. En ce sens, cette technique est similaire à celle de l’embossage, mais celle-ci travaille seulement l’avant du métal, pas l’arrière. Souvent utilisées en conjonction, les orfèvres considèrent généralement que le repoussé est beaucoup plus difficile que l’embossage. En plus de la patience et de la précision, le repoussé requiert de grandes aptitudes de visualisation spatiale pour travailler à l’envers, sans voir directement le côté exposé au public. C’est peut-être en partie pourquoi si peu d’artistes le pratiquent malgré ses 5000 ans.

Photo 3 Travail du métal

En effet, on a retrouvé des vestiges de cette technique chez presque toutes les cultures de l’Antiquité. Par exemple, le masque funéraire du célèbre pharaon Toutankhamon a été formé presque entièrement d’une seule plaque d’or en repoussé. Bien que ce soit souvent une technique de précision à petite/moyenne échelle, la plus grande structure en repoussé jamais réalisée fut La Statue de la Liberté, en 1878. Elle est composée de 300 grandes feuilles de cuivres de 2,37 millimètres d’épaisseur qui ont toutes été martelées à la main. En plein dans l’âge de l’acier, des gratte-ciels, de La Tour Eiffel et des Expositions internationales, le travail du métal en général connait un moment fort quand Albert Gilles naît à Paris en 1895. 

Photo 4 Masque funéraire du pharaon Toutankhamon

C’est par l’entremise de sa tante que Gilles est introduit à la technique du repoussé alors qu’il a à peine douze ans. Il parfait ses talents en prenant des cours d’art en parallèle à ses études de commerce. Blessé à la main droite par un obus durant la Première Guerre Mondiale, il a la chance de récupérer suffisamment pour reprendre l’orfèvrerie comme passe-temps alors qu’il devient décorateur/designer d’intérieur. Or, planifier l’aménagement d’espaces privés et publics lui permet de facilement mettre en valeur ses talents artistiques et de créer plusieurs œuvres pour le décor de ses clients. Se faisant, Albert Gilles pourra progressivement laisser son métier de décorateur de côté pendant que son orfèvrerie devient une vocation artistique. En effet, il se distingue au Salon des artistes décorateurs de Paris de 1925/26 avant d’aller continuer sa carrière en Amérique.

Photo 5 Scène de la mort d Hector créée pour Mae West    Photo 6 Calice commandé par le Pape Pie XII

En 1927, il débarque à Québec, mais déménage à Détroit deux ans plus tard. Profitant de l’industrie automobile encore florissante de cette ville, Gilles travaille pour quelques-uns des dirigeants de Chrysler et de General Motors. Il se rend ensuite en Californie en 1933 pour œuvrer dans la communauté hollywoodienne. Décorateur et sculpteur de métal pour les Universal Studios, il signe aussi des contrats avec des stars de cinéma tel que Mae West, Fredric March et nul autre que Walt Disney et son frère Roy. Après un détour à la Havane pour restaurer les portes du Capitole National de Cuba, Albert Gilles s’installe à Cowansville, au sud du Québec, en 1937. C’est à partir de là qu’il se consacre principalement au repoussé et se spécialise pendant vingt ans dans la création d’œuvres religieuses pour plus d’une trentaine d’églises, dont le célèbre Sanctuaire Sainte-Anne-de-Beaupré pour laquel il fabrique le tabernacle et les deux imposantes portes principales en cuivre. Gilles reçoit même, en 1942, une commande du Pape Pie XII pour un calice en or. En 1953, il déménage son atelier à Château-Richer, entre Notre-Dame-de-Beaupré et la ville de Québec, où se trouve aujourd’hui le musée Cuivres d’Art. À partir des années soixante et jusqu’à sa mort en 1979, il rediversifie son portfolio, participe à des expositions, fonde le musée et ouvre des boutiques à Montréal, Ottawa, New York et Vergennes.

Photo 7 Tabernacle de la basilique Notre Dame de Beaupré 1950Photo 8 Portes de la basilique Notre Dame de Beaupré

À la cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption de Moncton, les œuvres en métal repoussé d’Albert Gilles ont été installées en 1940, au début de sa « période religieuse ». Comme mentionné, leur emplacement rend leur appréciation difficile, comme si elles essayaient intentionnellement de passer inaperçues. Entièrement faites à la main à l’atelier de Cowansville, elles ont, malgré leur « humilité », une valeur artistique et patrimoniale inestimable. 
D’abord, les seize plaques au bas de la table de communion et sur l’autel amovible sont faites en étain et mesurent environ 40cm de haut et 65cm de large. Leur cadre plus doré est en laiton, un alliage de cuivre et d’étain souvent utilisé pour les cadres à cause de sa solidité. Elles représentent les quinze premiers mystères du Rosaire, ainsi que l’apparition de la Vierge à St-Bernadette Soubirous. Or, en plus des verrières irisées du transept juste à côté qui volent toute l’attention, ces plaques sont placées à la hauteur du sol et il faut absolument s’accroupir très bas pour les voir clairement. 

Photo 9 Scène des Mystères joyeux du Rosaire Nativité de Jésus à Bethléem plaque en étain de la table de communion avec son cadre en laiton

Ensuite, Gilles a aussi produit huit petites plaques pentagonales qui ornent chacune un côté du baptistère en marbre. Mesurant environ 32cm de haut et 20cm de large, elles sont aussi en étain avec un cadre en laiton, et représentent les sept Sacrements de l’Église catholique, ainsi que le baptême de Jésus Christ. Du laiton a aussi été utilisé pour fabriquer le couvercle. Plus « accessibles » puisqu’on s’y regroupe assez près durant les baptêmes, il est comprenable que l’orfèvrerie du décor soit négligée des regards au profit du baptisé. 

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Finalement, la plus vue des œuvres de Gilles à la cathédrale est la magnifique lampe du sanctuaire. Elle est composée de plusieurs plaques d’étain montées sur une base de laiton et de fer forgé. Plusieurs christogrammes et autres symboles traditionnels y sont représentés. Malheureusement, malgré sa position centrale, il est difficile de s’en approcher pour vraiment apprécier les détails des motifs à cause de sa hauteur. La seule personne qui a cette chance est celle qui descend la lampe pour remplacer le cierge à chaque jeudi. 

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Ajoutez à cela qu’Albert Gilles ne signait pas toutes ses œuvres, parce qu’il n’en voyait pas l’importance, et on comprend comment le temps a pu effacer la mémoire de leur origine. C’est pourtant grâce à une signature subtile si le MR21 peut reconnecter ces œuvres à leur créateur. C’est grâce aussi au musée Cuivres d’Art qui entretient et même perpétue encore aujourd’hui l’héritage de cet « artisan ». En effet, de sa tante à ses petites filles, la famille d’Albert Gilles pratique le repoussé depuis maintenant plus d’un siècle. Un patrimoine précieux qui vaut assurément le détour, à la cathédrale de Moncton ou au musée de Château-Richer !